Art de merde
Speedy Graphito se met en scène au Comoedia

Speedy Graphito se met en scène au Comoedia

Rencontre
Speedy Graphito se met en scène au Comoedia, par Gabrielle Gauthier.
7 juillet 2026
 
À travers « Arrêt sur images », l’artiste assemble les fragments d’une œuvre que beaucoup croient connaître sans jamais l’avoir réellement parcourue.
Certaines images collent à la peau. Elles traversent les décennies, s’imposent dans la mémoire collective et finissent parfois par masquer tout le reste. Speedy Graphito en sait quelque chose. Pourtant, depuis plus de quarante ans, il avance à contre-courant de sa propre légende, s’appliquant à déjouer les classifications. Peinture, sculpture, installation, vidéo…, son œuvre, vaste, libre, surprenante, refuse les lignes droites comme les catégories trop étroites. Observateur attentif des mutations culturelles, sociales, technologiques et visuelles qui ont traversé ces quatre dernières décennies, il n’a cessé d’en capter les signes pour retranscrire dans son travail les préoccupations qui l’animent… en écho aux nôtres.
Photo sculpture de bombe de peinture par Speedy Graphito
©IG
Vitrine de la Galerie remplie de Lapintures
©IG
Vue d'ensemble de l'exposition
©IG
Le titre de l’exposition, « Arrêt sur images », évoque à la fois le cinéma et la mémoire. En regardant quarante années de création, quelles sont les images qui continuent aujourd’hui à t’accompagner ou à te hanter ?
Les images qui m’accompagnent sont celles qui ont nourri mon évolution artistique. Je fonctionne beaucoup par cycles. Certaines séries s’interrompent parce que mon attention se porte ailleurs, puis elles reviennent de manière cyclique sous une autre forme, parce qu’elles font partie de moi et qu’elles restent des territoires d’exploration que je n’ai jamais totalement quittés. Il m’arrive même de faire dialoguer plusieurs séries au sein d’une même œuvre. Tout cela m’accompagne en permanence dans ma recherche. Mais lorsqu’on regarde quarante ans de création, on mesure aussi l’écart qui peut exister entre le parcours réel d’un artiste et l’image que le public en conserve. Ce qui me hante davantage, c’est justement la perception que les gens ont de mon travail. Elle reste souvent très partielle. Certains m’ont découvert dans les années 1980 et continuent de m’associer à mes personnages de cette époque. D’autres m’ont connu à travers Internet et ignorent tout ce qui précède. Beaucoup me voient encore comme un graffeur qui peint des Mickey, alors que cela ne représente qu’une infime partie de mon parcours. C’est aussi l’une des raisons d’être de cette rétrospective : montrer l’ensemble du chemin parcouru et la diversité d’un travail qui ne cesse d’évoluer.
Speedy Graphito devant une de ses oeuvres
©Violaine Pondard
Peintures de Speedy Graphito
©ID
Que représente l’exercice de la rétrospective pour un artiste qui continue à produire et à expérimenter ?
C’est justement un arrêt sur image ! Je suis dans une dynamique de création permanente et je prends rarement le temps de revenir sur ce que j’ai déjà réalisé. Je suis toujours tourné vers la prochaine toile, celle qui va m’amener à la suivante. Au quotidien, je prends rarement le temps d’observer ce que j’ai déjà réalisé. À l’atelier, je vois souvent mes œuvres rapidement posées au sol avant d’être emballées, mais rarement accrochées et bien éclairées. Cet exercice est donc important pour moi, mais aussi pour le public. Il permet de remettre les œuvres en perspective, de montrer les liens qui existent entre les différentes périodes et de mieux comprendre la réalité de mon parcours. Comme j’aime travailler sur l’histoire de l’art, en dialoguant avec des artistes et des mouvements qui m’ont précédé, il m’a semblé intéressant d’appliquer ce regard à mon travail, d’en raconter les différentes étapes, les évolutions, les ruptures, mais aussi les difficultés que je rencontre pour en révéler toute la diversité.
Peinture de Speedy Graphito
©IG
Peintures de Speedy Graphito
©IG
Vue de l'exposition Arrêt sur Images
©IG
Ce n’est pas ta première rétrospective. Qu’est-ce qui distingue « Arrêt sur images » des précédentes ?
Ce n’est effectivement ni la première, ni la dernière. À chaque fois, j’essaie de choisir des œuvres différentes, d’articuler le parcours en fonction du lieu, de son architecture et des possibilités qu’il offre. Aujourd’hui, j’ai davantage envie de montrer l’ensemble de mon travail dans une approche plus muséale. « Arrêt sur images » s’inscrit dans cette volonté. J’y ai réuni des pièces issues de collections privées et publiques, d’autres jamais exposées, d’autres encore réalisées spécifiquement pour cette rétrospective, des installations… afin de donner à voir quarante ans de recherche.

Pop life

Mechanism manipulated

Comment as-tu conçu cette rétrospective ?
J’ai conçu cette rétrospective en lien avec le lieu. Le Comoedia étant un ancien cinéma, j’ai imaginé cette rétrospective comme un film où chaque espace est une séquence et chaque œuvre un plan pour une progression narrative des différentes périodes qui ont jalonné mon parcours. Pour moi, l’intérêt d’un travail artistique réside moins dans une œuvre que dans le cheminement qu’elle révèle, une toile n’étant qu’un fragment d’un ensemble plus vaste. « Arrêt sur images » met ainsi l’accent sur les passages d’une période à l’autre, dans un univers habité de souvenirs, d’histoires et d’anecdotes. Lors des visites guidées, j’ai d’ailleurs constaté à quel point le fait de raconter l’origine d’une peinture transformait le regard porté sur elle. Les visiteurs ne sont plus seulement face à une œuvre : ils découvrent aussi ce qui l’a fait naître, ce qui l’a précédé et ce qui lui a succédé.
Vue de l'exposition
©IG
Vue de l'exposition
©IG
Vue de la rotonde de la Galerie
©IG
Comment as-tu investi les différents espaces ?
J’ai toujours conçu mes expositions en fonction du lieu qui les accueille, et cette rétrospective ne fait pas exception. J’ai investi les différents volumes du Comoedia comme autant de fragments de vie. Chaque espace accueille une histoire, parce qu’il y a toujours des éléments de mon vécu qui se projettent dans mes œuvres. Dans la rotonde par exemple, j’ai conçu une installation spécifiquement pensée pour l’architecture en demi-lune. J’y présente mon travail le plus récent, autour des bandes colorées et des effets optiques, avec cette idée de mouvement et d’images qui semblent se répéter à l’infini. Autour de Guernica, j’ai imaginé un décor reprenant certains éléments du tableau afin de prolonger l’œuvre dans l’espace. J’avais envie de développer cette dimension immersive pour donner au visiteur le sentiment d’entrer dans la peinture plutôt que d’être simplement face à elle. J’ai également recréé une boutique inspirée des années 1980, dans l’esprit de la première boutique Speedy, avec des objets et des goodies accessibles à tous.
En quoi cette boutique était-elle importante pour toi ?
Je repense souvent à l’exposition « Les Media Peintres » présentée à Rennes en 1986. Lorsque je suis revenu dans la ville pour réaliser le M.U.R en 2021, beaucoup m’en parlaient encore. J’ai été frappé de constater à quel point cette période restait vivante dans leur mémoire. Certains possèdent encore les vestes, les pins, les t-shirts de l’époque. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à ressortir certaines pièces enfermées dans des cartons depuis près de quarante ans. Je préfère qu’ils soient portés par des amateurs plutôt que de dormir dans mon atelier. Il est important pour moi de rester proche de tous ceux qui ne connaissent pas nécessairement l’histoire de l’art, ne fréquentent pas les musées, mais me soutiennent depuis le début. C’est ce public-là qui m’a porté toutes ces années. Pour moi, il compte énormément.

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La Boutik à Speedy
©IG
Comment juges-tu ton évolution ?
Avant même mes premières expositions, je réalisais des décors pour des spectacles très différents les uns des autres. Cela m’a obligé à changer constamment de langage visuel et a sans doute influencé ma manière d’aborder la peinture. Mais dès le début, j’ai cherché à ne pas m’enfermer dans un style pour ne pas être réduit à une seule écriture. Depuis, je n’ai jamais cessé d’explorer de nouvelles directions… J’ai donc le sentiment d’avoir évolué, mais je ne pense pas être arrivé au bout ! Pour moi, il n’y a ni début ni fin, mais une continuité. Avec le temps, j’ai gagné en confiance et peut-être en sensibilité. J’ai l’impression de mieux transmettre certaines émotions et de donner davantage de clarté à ce que je cherche à exprimer.
Tes œuvres résistent souvent à une lecture immédiate…
Je n’ai jamais recherché la facilité. J’aime que la lecture d’une œuvre ne soit pas immédiate ; qu’elle demande un certain engagement. On peut en percevoir certains éléments immédiatement, d’autres apparaissent avec le temps. Pour moi, le rapport à l’art se construit dans la durée. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi comme titre « Arrêt sur images ». Bien sûr, il y a la référence au cinéma, en écho à l’histoire du Comoedia. Mais il y a aussi cette invitation à ralentir, à prendre le temps de regarder. Dans un monde saturé d’images, j’avais envie de créer un espace où l’on puisse s’arrêter un instant et se confronter à elles autrement.
Qu’aimerais-tu que le visiteur (re)découvre en sortant de cette exposition ?
J’aimerais qu’il découvre l’artiste au-delà de l’image de graffeur qu’il avait peut-être en tête en entrant. Pendant longtemps, on m’a associé au graffiti ou à certaines images devenues emblématiques. Cela fait partie de mon histoire, bien sûr, mais ce n’en est qu’un fragment. Beaucoup connaissent ainsi une partie de mon travail, parfois même une période précise, mais ignorent tout le reste. Cette exposition permet justement de prendre la mesure d’un parcours construit par l’expérimentation, les changements de direction et la curiosité. « Arrêt sur images » est aussi une manière de remettre ces différentes périodes en perspective et de montrer que quarante années de création ne se résume jamais à quelques images.
œuvres de Speedy Graphito
©IG
Vue de l'exposition
©IG

tableau abstract

L’avis d’Anna Vlaminck, responsable de la galerie d’Art Le Comoedia

Speedy Graphito et Anna Vlaminck
©NLC Prod
Quel a été ton rôle dans l’exposition « Arrêt sur images » ?
Speedy ayant eu carte blanche pour concevoir cette rétrospective comme il l’entendait, mon rôle a surtout consisté à l’accompagner dans l’organisation et la mise en place. J’ai ainsi passé une très agréable semaine, pendant laquelle il a partagé la genèse des œuvres présentées, mais aussi toutes les histoires et anecdotes qui y sont liées, que je partage désormais avec les visiteurs. C’est ce qui rend cette rétrospective particulièrement passionnante : on ne découvre pas seulement des œuvres, mais aussi tout ce qui les a fait naître et tout ce qui les entoure.
Comment Speedy Graphito a-t-il construit le parcours de l’exposition ?
Le visiteur est accueilli par une œuvre monumentale représentant une bombe de peinture qui plante immédiatement le décor. Dans les vitrines, Speedy a également réuni des archives personnelles rarement montrées : cartes postales des années 1980, cliché de sa première fresque, photographie de sa première expo, logo de la mission spatiale Altaïr qu’il a créé, objets liés à différentes périodes de son parcours… De véritables trésors pour ceux qui le suivent depuis longtemps. Ces archives donnent d’ailleurs le ton de l’exposition. Speedy ne présente pas simplement une succession d’œuvres : il construit un récit. Il fait son cinéma. Il est réalisateur, scénariste, acteur, décorateur, monteur… Il a même pensé aux effets spéciaux.
Qu’est-ce qui t’a le plus marquée dans cette rétrospective ?
J’ai notamment été surprise par l’une de ses premières œuvres de la série Pixel art, où l’on devine Une baignade à Asnières de Georges Seurat revisité. Au premier regard, on perçoit l’image comme une composition numérique. Puis, lorsqu’on s’approche, on découvre que chaque pixel est travaillé au pinceau. Cette présence très physique de la peinture crée une lecture totalement différente de l’œuvre. J’ai également trouvé passionnant de voir dialoguer des références extrêmement diverses, de l’histoire de l’art à la culture populaire. On passe de Dalí à Bob l’Éponge, de Matisse aux Pink Floyd, de Blanche-Neige à Keith Haring… J’ai aussi été sensible aux œuvres peintes sur des palissades, un support longtemps utilisé dans la rue. Cette liberté dans les références, les supports et même les techniques – lithographie, gravure, aquagravure, digigraphie… – raconte beaucoup de sa manière de regarder le monde. On mesure à quel point Speedy Graphito se réinvente continuellement sans jamais se laisser enfermer !
Quel regard portes-tu sur le travail de Speedy Graphito ?
Ce qui me frappe dans le travail de Speedy Graphito, c’est son ampleur. On le connaît souvent à travers quelques images emblématiques, mais cette rétrospective révèle une œuvre beaucoup plus vaste. Les visiteurs sont fascinés lorsqu’ils découvrent l’histoire qui se cache derrière les œuvres, les rencontres qui les ont inspirées, les références qui les traversent. Beaucoup ressortent étonnés par l’étendue de son travail et par la diversité des directions qu’il a explorées au fil des décennies.
À voir
Rétrospective Speedy Graphito
Jusqu’au 26 septembre 2026
Du jeudi au samedi de 14h à 18h
Galerie d’art Le Comœdia
35 rue du Château 29200 Brest
Instagram : @comoedia_brest

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